Charles Bruneau et le 747 humain (English version next)
Mon court séjour chez les hommes sans chapeau acheva de me convaincre: j’avais trouvé ma voie et j’avais une petite idée de la marche à suivre pour atteindre succès, gloire et notoriété… Rien de moins!
En fait, il s’était écoulé environ cinq ans entre le moment où j’ai compris que je voulais faire partie d’un groupe de musique dans la vie, peu importe le style, et le jour où j’ai décidé de le faire, effectivement.
En Mars ‘77, Luc me proposait d’aller voir Genesis au Forum de Montréal, mon premier spectacle rock digne de ce nom. En effet, je n’ai jamais été fou des bains de masses et je n’avais encore jamais vu un show rock d’envergure, dans une salle fermée, avec systèmes de son, d’éclairage etc.
C’était dans le cadre de la tournée “And Then There Were Three”. Pas de Gabriel, pas de Hackett. Alors que la foule faisait un bruit comparable à un 747 qui décolle entre chacune des pièces, je me souviens de m’être passé le commentaire suivant: « Comment est-ce que si peu de personnes — Genesis n’étaient plus que trois plus deux musiciens invités — arrivent-ils à susciter autant de réaction de la part d’autant de monde? » — nous étions bien dix huit mille ce soir là –.
Je n’avais jamais vu Genesis avec Gabriel, je ne pouvais donc pas comparer, mais j’ai trouvé Collins des plus sympathiques et je ne revenais pas de l’aisance dont il faisait preuve à faire participer la foule en les faisant chanter toutes sortes de canons et autres artifices de chorale non des plus simples, en divisant la salle en sections, leur faisant assurer chacune leur truc.
Genesis aujourd’hui: Rutherford, Collins, Banks.
Bref, je suis sorti du Forum ce soir là complètement collé sur le papier à mouches, passez moi l’expression, et j’y suis resté une bonne semaine de temps ( sur le papier à mouches! ).
En tout cas, mon idée était faite. Il fallait juste que je m’y acclimate.
Je me souviens également de m’être donné dix ans. Dix ans, et je devais faire le Forum de Montréal avec mon groupe, point.
J’avais vingt ans.
Entre parenthèses et pour la petite histoire, j’ai tenu parole, mais bien malgré moi! On a effectivement fait le Forum en ‘87, mais j’étais contre à 100%, convaincu que nous n’étions aucunement prêts à tenter l’aventure. J’ai plaidé en vain pour jouer deux soirs au St Denis, mais
« Cats », le show de Broadway, était planté là pour un an solide. Quant au Spectrum, on y aurait joué une fois de plus qu’on aurait fait partie des meubles… Va pour le Forum.
Un trip qui m’a complètement dépassé d’ailleurs et que je n’ai jamais eu l’occasion d’apprécier pour ce qu’il était, c’est à dire un premier spectacle dans l’arena majeur de notre propre ville, un évenement important entre tous dans ma vie, et ce pour deux raisons. La première prenait sa source environ un an plus tôt, lorsque LEUCAN nous avait approchés pour écrire deux chansons thèmes pour une vaste campagne de levée de fonds, une en français intitulé « Des enfants comme les autres », et l’autre en anglais, « Closer Together ». Il s’agissait également de faire une espèce de vidéo-cassette sur le thème de l’esprit d’équipe, avec le concours du Canadien ( fort de sa coupe Stanley édition ‘86 ), de Martine St Clair ainsi que de quelques enfants de Ste Justine, tous atteints de leucémie et en cours de traitement.
( Francis a mis quelque chose à ce sujet sur U tube, toujours sous mon nom. )
Un de ces enfants était Charles Bruneau, fils de Pierre Bruneau, chef de pupitre bien connu. Je dis était parce qu’il est effectivement décédé quelque temps plus tard — je salue le courage dont ses parents et son petit frère ont fait preuve. — Entre temps, je me suis retrouvé jumelé à Charles dans un programme de parrainage en vertu duquel certains médias couvriraient, par exemple, une de mes visites chez lui à l’hôpital, notre présence à un match du Canadien…Vous voyez le genre…Histoire de mousser la cause de LEUCAN, son état de santé permettant.
En effet, son état n’était pas toujours égal. Il connaissait de bonnes et de moins bonnes journées. Une chose est sûre, pour l’attaché aux relations publiques de LEUCAN, le concert de The Box au Forum représentait une occasion en or de faire un peu de remue ménage médiatique, et on eût l’idée de faire passer l’après midi au jeune Charles en ma compagnie, dans les coulisses du Forum et de nous assigner une équipe de tournage chargée de prendre des images des différents préparatifs en vue du spectacle prévu pour le soir même.
Charles n’avait pas eu le choix de sa journée cette fois là, et ça se trouve qu’il ne filait pas particulièrement bien. Personnellement, je le voyais fatiguer d’heure ne heure et chaque nouvelle petite mise en scène à laquelle nous nous prêtions à la demande du réalisateur, devenait de plus en plus ardue. Je ne sais pas si c’est parce que j’avais appris à connaître le petit plus que les autres personnes présentes, mais j’ai bien senti qu’il commençait à peiner réellement, au point où j’ai suggéré à l’équipe d’en rester là et de le laisser récupérer. Nous sommes allés seuls dans un délicatessen un peu plus loin sur Ste. Catherine attendre que sa mère vienne le chercher.
Ça peut paraître exagéré quand je raconte ça comme ça, mais de voir ce petit bonhomme aux prises avec une maladie aussi grave faire ce qu’on demandait de lui sans rechigner tout en sachant fort bien qu’il s’en allait poursuivre son combat pour sa survie dans sa chambre d’hôpital, au quotidien, longtemps après que les caméras, les micros et l’attention bienveillante de tout le monde se soient tournés vers autre chose…
Pas besoin de vous dire que mon premier show de The Box au légendaire Forum de Montréal m’est apparu comme ayant perdu pas mal de son importance suprême tout d’un coup.
Je l’ai dit plus tôt, se comparer à d’autres des fois…
La deuxième raison, c’était le fameux concours pour « gagner la guitare verte de The Box »… Alors si vous m’avez déjà entendu parler de ce dont certains ” cutifs ” — comme dans exécutifs — de l’industrie du showbizz sont capables quand on n’est pas là pour surveiller leur moindres faits et gestes, en voici un autre brillant exemple:
Au cours de l’année précédente au concert du Forum, le groupe avait donné je ne me souviens plus combien de spectacles mais ça faisait beaucoup. Pour contrer le caractère super répétitif de ce genre de tournée, nous improvisions des situations sur scène que, tout dépendant de la réaction du public, nous répétions ensuite soir après soir jusqu’à la prochaine trouvaille.
Il se trouve qu’on traînait une guitare électrique verte en tournée, branchée dans un minuscule ampli au son des moins superlatifs, et que je gratouillais sur quelques mesures en guise d’intro d’une des chansons. Ce petit numéro d’auto-dérision visait à mettre en valeur l’ampleur impressionnante du son de Claude au moment où celui-ci m’emboîtait le pas et m’enterrait complètement sous une tonne de briques, pour utiliser une expression de guitariste, justement !
Prétendant renoncer devant une telle concurrence, j’allais tranquillement replacer la guitare verte sur son pied l’air de dire ça va, j’ai compris, et je n’y touchais plus du spectacle.
Un soir, comme ça, au lieu d’aller remettre la guitare verte à sa place, je décide complètement à l’improviste d’offrir à quelqu’un dans la salle, n’importe qui, de venir en jouer pour la prochaine pièce.
Hésitations dans le public. Je rassure la salle, c’est une des pièces que tout le monde connaît, trois accords pas plus, super simple et en plus, Claude est là pour assurer.
Au milieu de la salle, un chinois, le sourire fendu d’une oreille à l’autre, se met debout et lève la main.
Il arrive sur scène, je lui tends la guitare — verte, l’ais-je assez dit ?– Claude le coache en trois mouvements et hop! On fait Walk Away avec notre Boxon improvisé. Lui se fend la poire tout le long, la salle adore et c’est tout juste si elle n’exige pas qu’il reste pour la suivante…
Même chose le soir d’après… Et le suivant…
On a eu des gars, des filles, des virtuoses, des débutants, des show man naturels, des timides… Tant que je faisais mon truc de manière convaincante, les gens ne voyaient rien venir et croyaient le tout improvisé et ça marchait à chaque fois. Et puis d’une certaine façon ça l’était, improvisé, comme je n’étais jamais sûr de ce que la salle allait m’envoyer d’un show à l’autre. J’aurais pu me retrouver avec un gorille saoul qui me l’aurait pètée sur les dents, la guitare verte, au lieu d’en jouer gentiment ! Les gens auraient peut-être adoré encore plus, mais bon…
Le soir du Forum, je doute de la pertinence du numéro. La salle est immense, il y en aura 24, des guitar heroes en mal de s’illustrer, il va falloir que je choisisse… Le chemin pour monter sur scène demande qu’on passe backstage, ça pourrait prendre une éternité avant de voir notre élu arriver, les agents de sécurité pourraient ne pas obtempérer… Bref pour moi, ce n’est ni le moment ni l’endroit, c’est règlé.
On est dans la loge, une heure avant le show, en train de se préparer à donner notre concert le plus stressant en carrière, avec la presse et la télé montréalaise en salle, nos pères, nos mères, la famille directe et moins directe, des amis qu’on a pas vus depuis la petite école, mon garagiste portugais qui me demande à chaque fois c’est pour quand la Ferrari, la serveuse du restaurant du coin qui ne jure que par Céline et a horreur de la musique bruyante, les matantes qui vont rentrer ce soir là et dire que c’est dommage, on entendait pas les paroles pis que le son était ben trop fort, hein Yolande, tu trouves pas ? — QU’EST-CE TU DIS, J’ENTENDS RIEN, MES OREILLES BOURDONNENT ENCORE !!
…On est en train de se concentrer un peu, dis-je, quand notre “cutif ” préféré — dont je tairai le nom — arrive nonchalamment dans la loge en faisant tourner ses clefs de BM avec un air de dire attendez que je vous annonce le petit coup de marketing pas piqué des vers que je vous ai fignolé à la dernière minute, aujourd’hui.
-Ha oui…Quoi donc ?
-T’auras pas besoin de choisir quelqu’un dans la salle ce soir pour jouer Walk Away, on l’a fait tirer.
….!!
-Comment vous avez pu le faire descendre si on sait même pas encore c’est qui? demandai-je, l’air de dire si tu pouvais parler français comme du monde une fois de temps en temps, on pourrait peut être comprendre whatever the fuck it is que t’essaye de nous dire, calvaire…
-J’ai organisé un concours avec XYZRadio. Le téléphone a pas dérougi de la soirée. On a notre gagnant!
………!!!!!
Dure à croire, mais figurez vous que ces Einstein de la promo avaient imaginé un tirage au sort par le biais duquel le X ième appel téléphonique à rentrer suivant la mise en ondes d’une de nos chansons méritait à la personne au bout du fil de monter sur scène jouer Walk Away avec nous ce soir là au Forum. En plus, elle — ou lui — repartait avec la « fameuse guitare verte ».
…Absolument authentique…
Bien évidemment, ça ne leur est jamais passé par l’esprit que cette mise en scène ne pouvait marcher que si elle avait l’air complètement improvisée, là, sur place. Encore moins le fait que leur gagnant pouvait très bien ne pas savoir jouer de la guitare du tout mais avoir participé quand même juste pour la gagner. Hein?
Comme de fait. Rendu a Walk Away dans le show, on aperçoit un fille de 25 ou 30 ans, escortée de notre cutif, bien plantée sur le côté du stage. On l’accompagne sur scène, on lui accroche la guitare dans le cou et elle ne sait absolument pas quoi faire de cette chose verte. En plus il a fallu que je marmonne deux trois nullités au micro à propos de ce concours et de la station de radio d’où ça émanait sans quoi les gens n’auraient absolument rien compris de ce qui se passait sur scène à ce moment là.
J’étais tellement envahi par l’extraordinaire absurdité de ce mercantilisme sans cerveau tellement typique du showbizz que je n’ai même pas eu la présence d’esprit de raccompagner la jeune femme et son prix vert en coulisses au plus vite, qu’on en finisse avec ce pet intellectuel. Je crois qu’elle est restée là tout le long de la chanson, interdite la pauvre, à attendre que ça finisse.
Finalement, c’est la petite leçon de vie que j’avais reçue de Charles Bruneau et l’enthousiasme de la foule qui ont fait le show. Je suis pas fier de le dire, mais si je ne m’étais pas botté le cul en pensant à eux tout au long du spectacle, je crois que je me serais mis sur le pilote automatique et j’aurais attendu que le temps passe. Mais j’ai reconnu ce bruit de 747 qui décolle trois ou quatre fois pendant le show, même après le navrant épisode de la guitare verte, et c’était juste le fix dont j’avais besoin pour garder le rapport avec l’audience intact, malgré tout.
De retour en ‘81 avec Pino et Rako la prochaine fois.






